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Programme de recherche sur l'ethnicité et le marché du travail au Canada

Sommaire des notes d'une conversation sur l'évaluation de la discrimination

 

Krishna Pendakur et Ravi Pendakur

 

 

Introduction

Un atelier organisé par Metropolis et la division Recherche et analyse stratégique de Patrimoine canadien a réuni à Ottawa, les 1er et 2 février 2002, des économistes, des sociologues et des géographes de divers centres Metropolis du Canada. L'objectif était de recenser par consensus les faits connus sur la discrimination qui s'exerce contre les minorités ethniques sur le marché du travail canadien et de déterminer les travaux à faire et les instruments à concevoir en priorité. Il s'agissait de répertorier ce que nous savons avec certitude et ce que nous aimerions savoir sur la place des minorités ethniques sur le marché du travail au Canada.

Ce que nous savons

Depuis environ dix ans, il s'est fait régulièrement de la recherche sur l'ampleur de la discrimination touchant les minorités ethniques sur le marché du travail au Canada (voir par exemple Akbari, 1992; Howland et Sakellariou, 1993; Stelcner et Kyriazis, 1995; Christofides et Swidinsky, 1994; Baker et Benjamin, 1997; Hum et Simpson, 1998; Pendakur et Pendakur, 1998; Lian et Matthews, 1998). Si ces auteurs concluent généralement que des immigrants sont souvent en butte à des inconvénients importants et substantiels sur le marché du travail, il n'y a pas nécessairement consensus sur les inconvénients subis par les personnes appartenant à une minorité mais nées au Canada ni sur un lien éventuel entre ces inconvénients et des contextes particuliers. Le débat est compliqué dans une certaine mesure par la variété des démarches empiriques, des ensembles de données et des périodes.

On s'entend généralement pour dire que les immigrants, et surtout ceux qui appartiennent à une minorité visible, réussissent moins bien sur le marché du travail que les travailleurs nés au Canada. À cette observation s'en greffe une autre : il semble que les hommes souffrent beaucoup plus que les femmes de cet inconvénient. Nombre d'études donnent à croire que les travailleurs appartenant à une minorité visible mais nés au Canada gagnent moins (ou, ce qui n'est pas la même chose, ont un salaire inférieur) que les travailleurs blancs nés au Canada. Sous ce rapport, il faut noter encore que la disparité touche plus les hommes que les femmes et plus certains groupes ethniques formant une minorité visible que d'autres, notamment les Noirs. Une étude récente de Pendakur et Pendakur (2002) montre que les désavantages éprouvés sur le marché du travail par des personnes qui appartiennent à une minorité visible et qui ne sont pas nées au Canada ne relèvent pas d'un phénomène nouveau, mais d'une situation qui perdure depuis au moins 25 ans. Les r ésultats font également état de variations considérables des disparités salariales entre différents groupes ethniques et entre villes canadiennes.

Les sociologues et les économistes axent leurs recherches sur la situation différente de différentes minorités ethniques sur le marché du travail. Les économistes se préoccupent généralement très pr écisément des revenus ou salaires alors que les sociologues ont un champ d'étude plus vaste, qui englobe les différences sur le chapitre professionnel. Les géographes, enfin, étudient la ségrégation professionnelle sous l'angle de la ségrégation résidentielle. Il n'est pas surprenant de constater d'ailleurs que les conclusions de ces travaux sont assez similaires aux conclusions des travaux sur les revenus. Nous savons que la situation professionnelle des immigrants (mesurée selon l'échelle Pineo-Porter ou d'autres) est pire et que leur classification est corrélée dans une certaine mesure avec la ségrégation résidentielle. Nous savons aussi que cela est particulièrement vrai des groupes ethniques appartenant à une minorité visible. Par contre, la situation professionnelle des travailleurs appartenant à une minorité visible mais nés au Canada est moins bien connue.

Il est reconnu, en gros, que certains groupes ethniques de certaines villes ne réussissent pas bien sur le marché du travail au Canada, mais les raisons restent mystérieuses. Pendakur et Pendakur (2002, IMR) avancent que les résultats médiocres des membres de certains groupes ethniques sont liés à l'existence d'enclaves ethniques parmi la main-d'oeuvre et à l'exclusion raciste exercée contre ces personnes par le groupe majoritaire sur le marché du travail, mais il s'agit plus d'hypoth èses que de conclusions. Hiebert (1998) suggère pour sa part que la ségrégation professionnelle est corré lée avec la ségrégation résidentielle, sans toutefois approfondir les motifs.

Les discussions en atelier ont largement porté sur ce qui reste méconnu. Même si nous en savons beaucoup, en effet, sur «  les choses telles qu'elles sont », les motifs sont beaucoup moins connus. La discussion peut être ventilée en deux thèmes. Le premier est la délimitation du champ d'intérêt par l'exploration des concepts et la différenciation de la discrimination et de l'inégalité. Le second est la définition et l'exploration des contextes de la discrimination et de l'inégalité.

Concept

Discrimination ou inégalité?

On peut définir la discrimination comme un traitement inégal et l'inégalité comme un résultat inégal. On suppose généralement que la discrimination génère l'inégalité, mais ce n'est peut-être pas exact. Ces deux inégalités ne découlent pas l'une de l'autre. Une personne peut être l'objet d'un traitement inégal sans qu'il y ait inégalité de résultat. Ce serait le cas par exemple dans une société où coexistent deux populations également bien financées mais antagonistes. De même, une personne peut obtenir un résultat inégal sans avoir été l'objet d'un traitement inégal. Ce serait le cas par exemple dans une société parfaitement exempte de racisme, où un groupe a hérité de richesses abondantes au contraire de l'autre.

Toute forme de discrimination n'est pas mauvaise et toute forme d'inégalité n'est pas mauvaise. Ainsi, nous faisons de la discrimination en choisissant tel ami plutôt que tel autre, mais c'est là une forme de traitement inégal qui n'est généralement pas préoccupante. Nous nous inquiétons au contraire de la discrimination qui s'exerce à l'encontre de groupes de personnes sur la base de caractéristiques qui leur sont attribuées, surtout s'il en résulte une inégalité. Il ne faut toutefois pas en déduire que toutes les inégalités reliées à des caractéristiques attribuées sont mauvaises. Si certaines sont imputables à la discrimination, d'autres sont le produit d'un choix, par exemple celui de ne pas faire d'études supérieures ou de ne pas chercher un emploi très rémunérateur. Mais ce choix peut aussi être le produit de contraintes, financières ou autres. Voilà pourquoi il importe de distinguer le motif de ces choix pour déterminer la nature des différences de revenus. C'est aussi une importante distinction théorique.

Les spécialistes décrits comme partisans de l'assistance sociale se préoccupent de l'inégalité sans égard à la cause et s'intéressent donc autant aux formes d'inégalité qui ne sont pas nécessairement liées à la discrimination. Pour ceux qui se penchent sur la discrimination ethnique ou raciale, la discrimination est particulière en ce qu'elle est causée par des obstacles d'origine sociale, fondés sur la couleur et insurmontables. Ainsi, il est essentiel de distinguer entre caractéristiques attribuées et caractéristiques acquises pour déterminer la nature de l'inégalité. Ce qui donne lieu à une intéressante mise en garde : l'identité raciale et l'identité ethnique ont des traits communs, mais sont fondamentalement différentes. La race, que l'on reconnaît comme une construction sociale est, tout au moins à court terme, immuable. Il ne suffit généralement pas de vous déclarer Blanc, Noir ou oriental si les gens ne vous considèrent pas comme faisant partie de leur groupe. La race est donc une caractéristique attribuée. En revanche, sous réserve de certaines contraintes, l'ethnicité peut être acquise ou attribuée. Une personne peut en effet assumer les caractéristiques d'un autre groupe ethnique et «  passer » pour membre de la majorité, faisant ainsi de son affiliation ethnique une caractéristique acquise.

Les dimensions de l'inégalité

Le groupe a débattu des heures durant des inégalités les plus importantes entre groupes ethniques, parvenant au bout du compte à la conclusion (loin d'être définitive) que beaucoup d'entre elles sont importantes et, fait notable, que la plupart de celles-ci n'ont pas été étudiées. Entrent dans cette catégorie l'inégalité du soutien familial, l'inégalité de la scolarité et de la qualité de l'éducation, l'inégalit é des réseaux sociaux et professionnels et l'inégalité des objectifs et des désirs, toutes assez bien comprises et mesurées sous forme des résultats qui en découlent sur le marché du travail, dont l'activité professionnelle, le revenu et le salaire. Par-dessus tout se trouvent les inégalités qui aident ou nuisent à la transformation de l'argent en bien-être. Ce sont l'inégalité d'accès au crédit, l'inégalité du marché d'achat d'un logement et d'autres encore.

Modélisation

Pour les chercheurs réunis à l'atelier, il paraît clair que le modèle utilisé la plupart du temps par les économistes qui étudient la discrimination qui s'exerce sur le marché du travail est voué à l'échec. Le modèle de concurrence idéale, fondé sur une information parfaite et l'homogénéité des acheteurs et des vendeurs nous force à voir dans la ségrégation le résultat de préférences discriminatoires plutôt qu'une inégalité de résultats. Mais les bons modèles de discrimination économique doivent s'éloigner notablement du modèle de concurrence idéale. Les théoriciens de l'économie s'emploient d'ailleurs à explorer plusieurs avenues, y compris l'intégration des préférences discriminatoires à un modèle de concurrence imparfaite, où certains emplois sont tout simplement meilleurs que d'autres et où même s'il se peut qu'un grand nombre de travailleurs soient en mesure d'exercer ces bons emplois, seule une partie d'entre eux le font. Les modèles de cohésion sociale empruntés à d'autres sciences sociales pourraient nous aider à comprendre les inégalit és constatées sur le marché du travail. Ils nous forcent en tout cas à étudier des marchés de travail segmentés, puisqu'ils illustrent les interactions segmentées d'autres domaines, comme les réseaux sociaux et professionnels et les liens de confiance et d'amitié.

Mesure

Le groupe était en grande partie formé de spécialistes de la recherche inductive et a donc consacré quelque temps aux questions de stratégie inductive. La difficulté qu'il y a à mesurer les diff érences entre résultats tient en partie à la nature des concepts que nous souhaitons mesurer. Les possibilités qui s'ouvrent à une personne sont, en gros, liées au niveau de vie, lequel peut être le produit de la qualité d'un emploi, de la quantité de travail et des revenus. Les facteurs contributifs ont trait à l'âge, à l'éducation, à la famille et, peut-être, à l'origine ethnique ou à la couleur.

Caractéristiques familiales

L'inclusion de caractéristiques familiales à un modèle ne va pas non plus de soi. On reconnaît généralement que l'état civil et la présence d'enfants influent sur le revenu, mais l'intégration de pareilles caractéristiques à un modèle de discrimination sur le plan du revenu est discutable, puisque ces caractéristiques n'ont théoriquement pas d'effet sur le type de travail. Certes, si les décisions prises quant au type de travail sont des décisions familiales, il importe d'en tenir compte, surtout si elles varient selon que la personne appartient ou non à un groupe minoritaire. Toutefois, si l'on peut aisément recueillir des données de base sur le type de famille, il en va tout autrement de l'information sur le processus décisionnel complexe qui préside au choix d'un emploi et des préférences familiales. Les chercheurs peuvent donc au mieux étudier les décisions les plus basiques des ménages comme celle de se marier ou d'avoir des enfants.

Les décisions familiales sont un domaine très méconnu en partie parce qu'il n'existe pas de données à ce sujet. Mais elles méritent certes d'être l'objet de futurs sondages. Il s' est fait un peu de recherche qualitative sur la façon dont les décisions familiales influent sur les choix de travail et d'études, mais le volet quantitatif est inexistant. Il est donc difficile de déterminer si les décisions familiales ont une incidence étendue.

Certains travaux donnent à croire que les décisions que prennent les immigrants relativement au marché du travail pourraient être des décisions familiales. Les femmes des ménages immigrants, par exemple, peuvent décider d'aller sur le marché du travail dès leur arrivée, même si la rémunération est faible, pour donner à leur mari une chance d'obtenir des titres de compétences et une expérience professionnelle reconnus au Canada. Il est en effet possible que les maris trouvent de meilleurs emplois avec le temps si les femmes vont tout de suite sur le marché du travail. Il se peut aussi que les familles décident du niveau de scolarité idéal. De fait, certaines études ont montré que ce type décision varie notablement d'un groupe ethnique à l'autre, certains visant une scolarité élevée et d'autres quittant l'école après un nombre d'années nettement moindre.

On peut aisément avancer que les immigrants se déplacent au profit de leurs enfants. Ils acceptent les coûts de la migration, c'est-à- dire la perte de leurs amis et de leur parenté, de leurs collègues de travail et d'autres avantages de la vie dans leur pays d'origine pour que leurs enfants aient un meilleur niveau de vie. Si tel est le cas, il y a d'importants effets de cohorte. La performance sur le marché du travail des personnes appartenant à une minorité mais nées au Canada diffère en effet considérablement de celle des immigrants. Cette performance diffère même entre les personnes qui ont émigré alors qu'elles fréquentaient encore l'école et les personnes qui sont parties à l'âge adulte. Les personnes qui appartiennent à une minorité mais qui sont nées au Canada et les personnes qui sont arrivées au Canada relativement tôt dans la vie ont des perspectives beaucoup plus engageantes sur le marché du travail que les immigrants qui arrivent à un âge plus avancé.

Il y a aussi des effets de classes. La situation socio-économique des parents (des minorités et de la majorité) risque d'influer sur celle de leurs enfants. Malheureusement, les enquêtes comportent rarement des questions sur les caractéristiques des parents par rapport à celles des enfants. Il existe bien quelques ensembles de données où l'on trouve de l'information sur la scolarité des parents (dont les résultats de la prochaine Enquête sur la diversité ethnique), mais il s'agit d'une exception et non de la règle.

Scolarité

Si l'on s'entend sur la relation entre revenu et scolarité, les modèles n'accordent pas tous la même importance à la scolarité. Nombre de chercheurs utilisent les années d'études et le carr é des années d'études comme éléments témoins dans les modèles de revenus. Et s'il est vrai que le revenu est généralement fonction du nombre d'années de scolarité, il est aussi vrai que le délai de récupération de l'investissement n'est pas linéaire. C'est plutôt le titre de compétence qui doit être lié au revenu. C'est pourquoi l'utilisation de variables de contrôle distinctes pour différents titres de compétences est généralement plus efficace que la simple inclusion des années de scolarité dans le modèle. Cela est particulièrement important pour les comparaisons à l'échelle nationale, au Canada, où le nombre d'années du cours secondaire varie d'une province à une autre.

Variable de contrôle évidente s'agissant de déterminer les différences de revenus, la scolarité se mesure toutefois de bien des façons, selon l'objectif de la mesure et les divers détails connus. Les choix les plus courants sont les années de scolarité, le plus haut degré atteint et le principal champ d'étude. Certains ensembles de données incluent en outre le lieu des études et la scolarité des parents. Autres données qu'il serait utile de recueillir : le choix d'une école ou d'une université publique ou privée.

Le choix des caractéristiques de scolarité à mesurer est en grande partie dicté par la disponibilit é. Ainsi, on utilise le nombre d'années de fréquentation scolaire comme variable de contrôle de la scolarité, puisqu'il s'agit d'une variable d'intervalles et qu'elle a donc une incidence minimale sur les degrés de liberté dans un modèle de régression. Toutefois, les années de fréquentation scolaire ne rendent pas compte de la relation réelle avec le revenu et l'éducation, puisque les diplômes ou certificats associés aux études ne sont pas également répartis entre les années du spectre que constitue la fréquentation scolaire. Ainsi, un baccalauréat fait probablement plus augmenter le revenu que ne l'indique la seule mesure des quatre années de fréquentation scolaire qu'il représente après le secondaire. L'inclusion de variables individuelles selon le degré de scolarité est donc probablement plus indicatrice des retombées de la scolarité, puisqu'elle permet la variation de chaque niveau de scolarité indépendamment des autres.

L'un des domaines très peu explorés est le principal champ d'étude des titulaires de diplôme. Si les minorités sont réparties dans les diverses disciplines comme le sont les membres de la majorité, il n'est sans doute pas important de faire du champ d'étude un critère de la collecte de données. Par contre, si la répartition diffère et s'il y a entre les niveaux de revenu des différences associées à la discipline, il importe de tenir compte de ces dernières. L'inclusion du champ d'étude dans la méthode d'évaluation aurait l'avantage d'en rendre compte.

Les titres de compétences étrangers sont particulièrement importants dans le contexte de l'immigration. À l'exception de l'Enquête sur la dynamique du travail et du revenu, la plupart des ensembles de données n'incluent pas d'information sur le lieu où ces titres sont décernés. Pour déterminer où l'immigrant a fait sa scolarité, il faut donc déduire le lieu où les titres ont été obtenus à l'aide d'une combinaison de facteurs, soit les anné es de scolarité, le diplôme, l'âge ainsi que l'âge et l'année de l' immigration. C'est dire que devant une variable dichotomique (par exemple, les titres de compétences des sujets sont-ils ou non étrangers?), une partie des sujets sont forcément mal classés. L'inclusion d'une troisième catégorie pour les personnes difficiles à classer dans l'un ou l'autre des deux camps résout le problème dans une certaine mesure, mais il y a toujours risque d'erreurs de classement. La meilleure méthode consiste donc à inclure explicitement dans l'ensemble de données l'information sur le lieu de la dernière année de fréquentation scolaire.

Jusqu'ici, la discussion suppose qu'une fréquentation scolaire plus longue implique un revenu supérieur et que les répondants sont généralement d'accord avec cette hypothèse. Suivant cette logique, on a pris en consid ération la discrimination définie comme une différence de revenus apparente après la scolarité. Il en ressort que les minorités peu scolarisées ne subissent une différence de revenus négative que si leurs revenus sont inférieurs à ceux des travailleurs de la majorité qui sont peu scolarisés. De la même façon, un travailleur appartenant à une minorité qui est très scolarisée est défini comme victime de discrimination si son salaire est considérablement inférieur à celui des travailleurs de la majorité qui ont aussi une forte scolarité, m ême si le travailleur appartenant à la minorité est bien payé par rapport à la moyenne de la société. Il est toutefois aussi vrai que les groupes minoritaires, et même ceux qui sont nés au Canada, ont des taux très différents de participation aux études supérieures. Ces différences tiennent peut-être : 1)  à la pression des parents - les membres des groupes minoritaires ayant des préférences très différentes pour ce qui est de la scolarité; 2) à des obstacles apparents - les gens croient qu'ils ne peuvent pas faire d'études supérieures et estiment donc qu'il ne vaut pas la peine d'essayer; ou 3) à une forme d'avantage concurrentiel ethnique. Si les études ne sont pas l'objet d'un choix «  rationnel », il nous faut donc trouver un autre modèle de scolarité. Il pourrait être nécessaire d'explorer l'incidence du choix des études ou des choix familiaux en éducation.

Caractéristiques de l'emploi

L'égalité d'accès aux différents secteurs de l'industrie est l'un des objectifs primordiaux du programme d'équité en matière d'emploi. Toutefois, il n'est pas facile d'évaluer ou de comparer la qualité des emplois. Il est difficile de comparer la qualité de différents emplois dans différentes entreprises, a fortiori entre différents secteurs de l'économie. Par ailleurs, si les sociologues ont conçu des échelles pour mesurer le prestige de différents emplois, ils ne s'en buttent pas moins aux mêmes problèmes de comparabilité entre secteurs et entreprises.

La solution de repli consiste à utiliser l'emploi comme variable de contrôle, sans y prêter trop d'attention. Suivre l'emploi pendant une certaine période a toutefois deux grands inconvénients. Le premier est que la distribution entre les emplois change avec le temps et que l'observation de ces mutations structurelles est problématique. Le second, plus aigu dans le contexte canadien, est que la classification des activités professionnelles a changé avec le temps, ce qui nous empêche de dresser une échelle stable de comparaison des groupes d'emplois.

Deux scénarios sont possibles. Le premier consiste à se demander si les variables liées au travail mé ritent d'être incluses dans un modèle conçu pour mesurer des différences de revenus. En effet, si les restrictions à l'accessibilité des bons emplois dans de bons secteurs de l'industrie sont une forme de discrimination sur le marché du travail (autrement dit, si les minorités ne peuvent pas obtenir de bons emplois parce qu'elles sont empêchées de le faire), l'inclusion des caractéristiques de l'emploi dans le modèle occulte de fait les différences induites par cette forme de discrimination.

Le second scénario veut qu'une classification par profession stable dans le temps soit inutile si l'emploi est simplement une variable de contrôle et ne permet pas une explication détaillée. Puisque le chercheur souhaite tout au plus vérifier les répercussions de l'emploi, en effet, l'inclusion d'un grand nombre de caractéristiques professionnelles (et pas nécessairement les mêmes) dans chaque période suffit à cerner la différenciation qui nous intéresse. La première méthode est peut-être plus constante et est plus à même de donner des résultats comparables, mais la seconde a l'avantage d'intégrer un ensemble de variables de contrôles plus probantes. Il faut cependant se rendre compte de ce que chacune répond à une question différente. La première suppose en effet que la ségrégation professionnelle est au moins en partie responsable de la différence des niveaux de revenus. La question est donc de savoir si les minorités sont moins rémunéré es même si les caractéristiques personnelles sont similaires. La seconde compare les travailleurs des minorités et ceux de la majorité au regard d'un même emploi. La question est donc de savoir si les minorités sont moins rémunérées pour un travail identique.

De la même façon, l'inclusion d'autres variables liées au travail comme le nombre d'heures ou de semaines de travail, le travail à temps plein ou partiel et le secteur de l'industrie ajoute à la complexité mais peut occulter les différences qu'on cherche précisément à mesurer s'il s'agit d'éléments ne sont pas également accessibles à tous. Par exemple, si l'origine ethnique est un critère d'accès au travail à temps plein, son inclusion dans le modèle occultera les différences de revenus qui résultent de cette différenciation. Il est toutefois envisageable d'inclure ces variables si l'on peut démontrer que certaines dé cisions relatives à l'emploi sont de véritables choix et que ces choix diffèrent selon l'origine ethnique. On peut par exemple avancer que les femmes d'origine britannique préfèrent travailler à temps partiel alors que celles d'autres groupes ethniques pr éfèrent travailler à temps plein et que l'omission de ce critère dans le modèle brosse dès lors un portrait inexact des différences de revenus puisqu'il compare les personnes appartenant à une minorité et travaillant à temps plein aux personnes appartenant à la majorité et travaillant à temps partiel. Si cette question a maintenant moins de poids, il reste que ces différences ont une certaine importance lorsqu'il s'agit d'étudier les lacunes entre niveaux de revenus à long terme.

Identité ethnique

Les spécialistes des sciences sociales avancent que l'identité est multidimensionnelle et qu' il faut donc rejeter comme impropre tout critère unidimensionnel de classification de l'identité. Pourtant, le fait d 'élargir la définition de l'identité ethnique peut se révéler complexe et indéterminée. L'identité ethnique est la combinaison d'un large spectre de concepts différents incluant l' ascendance, la religion, la langue et la socialisation pour n'en nommer quelques-uns. De même les gens ont toutes sortes de façons de définir l'appartenance à un groupe ethnique donné. En règle générale, cependant, l'ethnicité évoque le caractère distinctif d'un groupe et est donc une mesure de culture qui englobe une kyrielle de critères d'appartenance comme : 1) le fait de se dire soi-même membre d'un groupe ou de s'identifier à un groupe et de considérer que tels autres n'en sont pas; 2) l'ascendance commune, soit une notion historique suggérant un point commun; 3) des traits culturels spécifiques comme une coutume ou une langue; et 4) une structure sociale présidant à la fois aux interactions à l'intérieur du groupe et aux interactions avec les gens de l'extérieur du groupe.

Bon nombre de ces aspects de l'identité sont relativement aisés à saisir à l'aide de marqueurs comme l'origine ethnique, la langue, le statut d'immigrant, etc. Mais nous ne demandons pas souvent si les gens traitent tel répondant comme une personne appartenant à une minorité. En outre, dans une société de colons ou de pionniers dont la composition est très hétérogène, une personne peut avoir de multiples affiliations et s'identifier à un certain nombre d'ethnicités ou de groupes différents.

Qui plus est, l'identité ethnique est fluide : elle change avec le temps et le lieu. L'analyse de l'incidence de l'origine ethnique sur le revenu devient donc de plus en plus complexe et de plus en plus difficile sur le plan de la méthode, entre autres parce que la régression et d'autres techniques exigent l'inclusion de variables nominales sous forme de variables fictives, chaque individu étant classé une seule fois dans un ensemble de variables fictives donné. Or, si ce procédé est relativement facile pour ceux qui se réclament d'une seule origine ethnique, un nombre croissant de personnes en revendiquent plus d'une, ce qui implique qu'elles puissent correspondre à plus d'une variable dans l'ensemble (par exemple, une personne se disant à la fois britannique et italienne pourrait fort bien se retrouver dans la catégorie fictive de l'origine britannique et dans la catégorie de l'origine italienne). Une pareille codification peut lui conférer l'avantage ou lui attribuer l' inconvénient propre à chaque groupe mais ne donnera pas d'indication de l'incidence particulière d'être à la fois britannique et italien.

Une solution courante consiste à classer les gens dans l'une des origines d'un ensemble et d'attribuer aux personnes se réclamant de plus d'une origine une seule de celles-ci. Ainsi, une personne se disant à la fois britannique et italienne d'origine ne se verra attribuer que la variable ethnique fictive «britannique» ou la variable ethnique fictive « italienne ». Mais écarter ainsi l'incidence d'une origine paraît incorrect, sur le plan tant de la méthode que de la théorie. On peut aussi envisager de créer un ensemble de variables fictives comprenant une série d'origines multiples constituant une catégorie unique (par exemple une catégorie étiquetée « origines britannique et sud-européenne »). Certes, cette méthode permet de classer les personnes qui se réclament de cette combinaison d'origines en vertu d'un effet unique, mais l'inconvénient de créer un grand nombre de combinaisons d'origines possibles.

Données

Le compte rendu ci-dessus évoque la gamme des programmes de recherche qui seraient sûrement utiles à notre compréhension de la place des minorités ethniques sur le marché du travail canadien et dans la société canadienne. Ces programmes nous ont inspiré une liste des instruments et des ensembles de données souhaités.

Il existe de nombreuses sources de microdonnées visant l'étude de la discrimination et de l'iné galité en relation avec les minorités ethniques au Canada. Mais la recherche a presque été toujours axée exclusivement sur des données individuelles, à l'exclusion des données de niveau familial. Or, ce sont ces dernières qui conviennent le mieux si les décisions sont prises à l'échelle de la famille, comme c'est sûrement le cas dans certaines communautés.

Le premier espoir exprimé par le groupe est que les ensembles de données recueillies auprès d'un groupe d'experts soient explorés et utilisés de manière plus dynamique. Ces données présentent en effet deux grands avantages par rapport aux enquêtes sur échantillons représentatifs à passages répétés : 1) les définitions sont constantes dans le temps, ce qui importe particulièrement pour les définitions d'emplois et d'industries ainsi que pour la définition des origines ethniques elles-mêmes; et 2) les individus sont suivis dans le temps, ce qui donne une meilleure idée des phénomènes dynamiques comme les promotions et les choix de cycle de vie.

Le Système de données sur les immigrants ayant obtenu le droit d'établissement, la Base de données sur l'immigration (BDIM), l'Enquête sur la dynamique du travail et du revenu (EDTR), le programme Indices, LAD et LSI sont tous constitués à l'aide de groupes d'experts relativement vastes et englobent des données sur l'origine ethnique et le statut d'immigrant ainsi que sur d'autres dimensions intéressantes du marché du travail, d'autres choix et d 'autres résultats. Et bien que ces données tendent à poser les problèmes inhérents aux «  petits nombres »  quand l'objet d'intérêt est le comportement ou les résultats d'un petit groupe (par exemple, les personnes appartenant à une minorité mais nées au Canada, qui représentent à peine 1 % de la population), il importe de pousser ces données à leur limite.

Mais aucun des ensembles de données à usage public actuellement disponible n'est sérieusement axé sur les questions relatives à l'organisation du travail. En effet, la structure du travail (qui dirige qui, qui donne les promotions, qui les obtient, qui est mis en chômage technique, qui est congédié, qui est r éembauché et qui obtient une prime de départ) est largement négligée par les spécialistes des sciences sociales qui étudient les minorités ethniques au Canada. Cette lacune pourrait être comblée si nous disposions de nouveaux instruments axés sur l'organisation du travail.

Il existe deux types d'instruments nouveaux permettant d'explorer ces sujets, soit les groupes de discussion et les microdonnées recueillies à l'échelle des entreprises. Les cadres et les chercheurs spécialisés dans le monde des affaires recourent depuis des décennies aux groupes de discussion, mais les économistes ne les utilisent pratiquement pas. Pourtant, ils représentent un moyen relativement peu coûteux pour se renseigner sur l'organisation du travail et l'élaboration de modèles en général. On pourrait également partir de travaux expérimentaux (dont ceux de Henry et Ginsberg 1989) pour en apprendre davantage sur les processus qui donnent lieu à une différence de traitement et maintiennent cette dernière.

Sur un terrain plus familier, les microdonnées recueillies à l'échelle des entreprises compléteraient remarquablement les nombreux ensembles de microdonnées individuelles actuellement disponibles. Les données à l'échelle des entreprises permettraient aux chercheurs de brosser un portrait d'ensemble du milieu de travail et de voir comment ce dernier varie selon que les patrons et les travailleurs appartiennent à la majorité ou à une minorité. En outre, l'étude des enclaves ethniques sur le marché du travail serait grandement enrichie par la connaissance de la composition ethnique des entreprises. On ne sait pas, par exemple, s'il y a ségrégation ethnique dans les entreprises et, le cas échéant, si cette ségrégation est associ ée à la ségrégation résidentielle et aux différences entre groupes ethniques pour ce qui est des résultats du marché du travail.

Sommaire

Il faut bien comprendre en quoi le sexe, la langue et l'ethnicité influent sur les processus qui engendrent le succès sur le marché du travail pour établir un lien entre les disparités économiques et la segmentation du marché du travail.

L'objectif de l'atelier était d'ébaucher une façon de vérifier dans quelle mesure l'origine et l'identité ethniques jouent sur les aspirations au regard du marché du travail, la performance sur le marché du travail et les résultats qu'une personne y obtient en tirant parti des perspectives d'une équipe multidisciplinaire de chercheurs. Il s'agit là d'un vaste programme de recherche qui peut à notre avis être concrétisé dans un cadre multidisciplinaire englobant des chercheurs d'allégeance théorique et de champs d'études différents. Malheureusement, ces équipes sont rares et d'ailleurs difficiles à constituer. Nous souhaitons en premier lieu que le coût de la mise sur pied de ce genre de programmes de recherche interdisciplinaires ne soit pas trop élevé en regard de l'objectif qui est d'expliquer les points d'intersection entre les différences constatées sur le marché du travail et l'ethnicité.

 

Bibliographies

Akbari, A. 1992. Ethnicity and Earnings Discrimination in Canadian Labour Markets: Some Evidence from the 1986 Census, Ottawa, Multiculturalisme et Citoyenneté Canada.

Baker, M et D. Benjamin. 1997. «  Ethnicity, Foreign Birth and Earnings: A Canada/US Comparison », dans Transition and Structural Change in the North American Labour Market, sous la direction de M. Abbott, C. Beach et R Chaykowski, Kingston (Ontario), IRC Press, Queen's University.

Christofides et Swidinsky. 1994. «  Wage Determination by Gender and Visible Minority Status: Evidence from the 1989 LMAS », dans Analyse de Politiques, vol. 20, no 1, p. 34-51.

Henry, F. et E. Ginsberg. 1989. Who gets the work: a test of racial discrimination in employment, Ottawa, Multiculturalisme Canada.

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Howland, J. et C. Sakellariou. 1993. «  Wage discrimination, occupational segregation and visible minorities in Canada », dans Applied Economics, vol. 25, p. 1413-1422.

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