INVENTAIRE PRÉLIMINAIRE DE
LA RECHERCHE EN IMMIGRATION AU CANADA
3.
La criminologie
a. État des
connaissances
Il se fait beaucoup
plus de recherche sur les relations entre race,
ethnicité, immigration et criminalité, aux États-Unis
qu'au Canada. Il ressort de l'examen de cette
littérature qu'on a mis l'accent sur la perpétration de
crimes, ce qui reflète sans doute les directives des
responsables du projet Metropolis intitulé «Les
immigrants et la criminalité». On passe essentiellement
sous silence le traitement peut-être biaisé que le
système de justice pénale réserve aux immigrants et
aux minorités. Très peu de travaux scientifiques ont
été effectués au Canada sur cette dernière question
(pour un survol, voir Roberts et Doob, 1997), même si
beaucoup a été écrit de manière polémique, partisane
ou descriptive sur certains incidents précis.
Pour la plupart, les
recherches menées ici sur ces questions et sur les
correctifs stratégiques à apporter, se sont
intéressées aux Autochtones. Quoi qu'il en soit, la
littérature citée dans l'étude était en grande partie
d'origine non canadienne.
Au Canada, nous savons
que tout au long de la période daprès-guerre, le
taux d'incarcération (dans les établissements
fédéraux) des personnes nées à l'étranger a été
plus faible que celui des personnes nées ici. (Tel
N'ÉTAIT PAS le cas avant la guerre : les Européens
de race blanche constituaient alors la très grande
majorité des immigrants et ils étaient fortement
surreprésentés dans les pénitenciers.) Nous savons
aussi que la perception qui consiste à associer la
criminalité aux immigrants n'est pas un phénomène
nouveau dans l'histoire du Canada et qu'elle a été
alimentée par le racisme et la xénophobie.
En dépit de cela, on
note aujourdhui comme hier une variation du taux de
criminalité parmi les groupes d'immigrants, de sorte que
certains se trouvent statistiquement surreprésentés et
d'autres sous-représentés. Il semble également que les
taux de délinquance et de criminalité soient plus
élevés pour les immigrants de la deuxième et de la
troisième génération, bien que cette tendance paraisse
plus répandue dans d'autres pays que le Canada.
Plusieurs raisons, dont la désorganisation de la
famille, le racisme, l'échec scolaire, la pauvreté, le
chômage et le sous-emploi, peuvent expliquer ces taux
plus élevés.
Il y a eu et il
continue d'y avoir des liens entre le crime organisé et
les groupes ethniques/immigrants. Cela est un aspect
important de l'histoire de l'immigration. Aujourd'hui,
les liens internationaux sont facilités par les progrès
en matière de transport et de communications.
L'immigration illégale, et plus précisément le trafic
d'étrangers, est aussi devenue une forme de crime lié
à l'immigration. Mais il faut se rappeler que le crime
organisé a besoin de la corruption policière et
politique, ainsi que de clients nés au Canada.
Au Canada, la
criminalité liée à l'immigration semble beaucoup moins
répandue qu'en Europe, même si les études européennes
fondées sur l'auto-évaluation qui utilisent des
contrôles appropriés réduisent les pourcentages
élevés recensés pour les immigrants. Cette situation
peut sexpliquer du fait que le Canada compte
davantage de personnes nées à l'étranger que les
nations européennes, est doté d'une plus longue
tradition d'intégration des immigrants, etc., qui se
sentent par conséquent peut-être moins aliénés et
marginalisés.
Cette étude aborde peu
le sujet de la «sensibilité culturelle» du système
pénal et juridique, plus précisément en ce qui a trait
au traitement égalitaire des prévenus ou des inculpés
issus de minorités immigrantes.
b. Pistes de
recherche
Il va de soi qu'il faut
faire davantage de recherche sur la question des taux
présumément plus élevés de criminalité chez certains
groupes d'immigrants. Il convient non seulement de
documenter ces taux, mais aussi de tenter d'analyser les
facteurs qui y contribuent. L'étude ne citait aucune
recherche sur la question précise de la migration de
criminels au Canada. Certains immigrants au Canada
apportent leur «profession» avec eux; d'autres
commencent leur carrière illicite après leur arrivée
ici.
Il serait bon aussi que
l'on fasse au Canada le genre de recherche disponible aux
États-Unis qui construit des modèles explicatifs du
crime comprenant l'état civil et d'autres variables
liées aux antécédents familiaux, des variables de
capital humain, le contexte économique général, ainsi
que le racisme et la pauvreté. En d'autres termes, le
taux de criminalité des ethnies et des immigrants
pourrait s'avérer un artefact d'autres facteurs
démographiques.
L'étude ne se penche
pas vraiment sur les questions relatives au maintien de
l'ordre ou au fonctionnement du système de justice
pénale, de l'arrestation à la mise en liberté
conditionnelle, en passant par la poursuite, le procès,
linculpation, et la détermination de la peine,
autant détapes où peuvent s'exercer des
préjugés. Comme nous l'avons déjà dit, il existe au
Canada une documentation mince mais croissante sur la
sensibilité culturelle dans le contexte du maintien de
lordre, le rôle de personnes issues de minorités
comme policiers et représentants du système de justice
pénale, etc. La plupart des documents en question
s'intéressent aux Autochtones du Canada mais ils peuvent
s'appliquer dans une certaine mesure aux minorités
urbaines.
Il est nécessaire
détudier plus à fond les bandes de jeunes et le
statut des immigrants ou des membres d'ethnies en
contexte urbain, notamment pour déterminer pourquoi
certaines données laissent entrevoir une hausse du taux
de criminalité chez les enfants d'immigrants nés au
Canada. Il n'y a pas de recherche sérieuse sur
l'existence d'une «classe urbaine défavorisée» au
Canada, en grande partie parce que, même si cela peut
changer, les conditions actuelles ne justifient pas
lemploi de cette expression pour décrire la
réalité actuelle dans les villes canadiennes. Il n'y a
certes aucune similitude avec les centre-ville en
décrépitude aux États-Unis et les populations
démunies qui y vivent. Cependant, cela n'a pas empêché
certains décideurs ou commentateurs de lemployer.
Certaines observations
semblent indiquer que les minorités immigrantes
souffriraient d'un intérêt À LA FOIS abusif et
déficient de la part des forces policières. Il existe
aux États-Unis des études sur le comportement de la
police vis-à-vis des minorités, mais il n'y en a
pratiquement pas au Canada.
c. Questions
méthodologiques
La discipline doit
encore déterminer si l'ethnicité/la race est un facteur
saillant en soi ou si, en fait, les véritables facteurs
de la criminalité chez les immigrants sont la pauvreté,
la discrimination raciale et ethnique, la répartition
par âge, la situation économique, la situation de
famille, le manque dobjectivité du système de
justice, etc.
Il importe que les
indicateurs de la criminalité soient dépourvus de tout
biais (p. ex. la criminalité d'affaires par rapport
à la criminalité violente) et que les taux
différentiels de criminalité pour les groupes ne soient
pas un artefact du racisme institutionnel ou de
procédures policières différentes.
Le principal problème
méthodologique tient au fait qu'au Canada, il ne se fait
pas de collecte, de diffusion ou d'analyse systématique
de données sur la criminalité qui précisent l'origine
raciale ou ethnique, ou encore le lieu de naissance de la
personne accusée ou reconnue coupable dun crime.
On craint que de telles données servent à attaquer les
immigrants. Elles risquent également d'exagérer la
criminalité des immigrants en raison de préjugés
systémiques. En effet, les types de crimes débouchant
sur des arrestations sont plus susceptibles d'être
commis par des immigrants à faible revenu.
Aux États-Unis, le FBI
recueille et publie ce genre de données de façon
systématique depuis plus de 60 ans. Ici, ces
données visent les Canadiens autochtones et elles
peuvent être utilisées et l'ont été pour
enquêter sur les nombreux aspects des démêlés des
Autochtones avec le système de justice pénale. En
l'absence de statistiques officielles comme celles-là,
il est impossible de surveiller les tendances de la
«criminalité ethnique» et, chose plus importante,
d'analyser les préjugés ou la discrimination qui
existent dans le système de justice pénale, du premier
contact avec la police jusqu'à la libération
conditionnelle, en passant par l'arrestation, le procès
et la détermination de la peine. À cet égard, des
sondages sporadiques sont un piètre substitut.
Il serait sans doute
possible d'étudier l'incidence de la collecte de ces
données sur le crime dans les pays où cela a été
fait, en vue d'évaluer les conséquences qu'un tel
exercice pourrait avoir au Canada.
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